GalienLaoue2
Retour à la mare

Louis Ferdinand Céline 1894 - 1961

Celine04
  • Semmelweis ( Thèse de médecine) 1924
  • Voyage au bout de la nuit 1932
  • L'Église 1933
  • Mort à crédit 1936
  • Bagatelles pour un massacre 1937
  • L'école Des Cadavres 1938
  • Les Beaux Draps 1941
  • MeaCulpa 1936
  • Guignol's Band 1944
  • Casse-pipe 1949
  • Féerie pour une autre fois 1952
  • Normance (Féerie II) 1954
  • Entretiens avec le Professeur Y. 1955
  • D'un château l'autre 1957
  • Nord 1960
  • Guignol's band II (Le pont de Londres) 1964
  • Rigodon publié après sa mort en 1969
  • Textes disponibles dans la bibliothèque du Canard.

Un diamant noir comme l'enfer ((1/8)

Je n'avais qu'a me taire ( 52 mn. )

Interview 1961 - Louis Pauwels

Apostrophes 1977

Vente manuscript du Voyage.

Reportage sur Arte

Interview de Lucette Almansor

Vente du manuscrit de voyage


Voyage au bout de la nuit

Ce matin-là, j’ai rencontré Bébert sur le trottoir, il gardait la loge de sa tante partie dehors aux commissions. Lui aussi soulevait un nuage du trottoir avec un balai, Bébert.
Qui ne ferait pas sa poussière dans ces endroits-là, sur les sept heures, passerait pour un fameux cochon dans sa propre rue. Carpettes secouées, signe de propreté, ménage bien tenu. Ça suffit. On peut puer de la gueule, on est tranquille après ça. Bébert avalait toute celle qu’il soulevait de poussière et puis celle aussi qu’on lui envoyait des étages. Il arrivait cependant aux pavés quelques taches de soleil mais comme a l’intérieur d’une église, pâles et adoucies, mystiques.
Bébert m’avait vu venir. J’étais le médecin du coin, à l’endroit où l’autobus s’arrête. Teint trop verdâtre, pomme qui ne mûrira jamais, Bébert. Il se grattait et de le voir, ça m’en donnait à moi aussi envie de me gratter. C’est que, des puces j’en avais, c’est vrai, moi aussi, attrapées pendant la nuit au-dessus des malades. Elles sautent dans votre pardessus volontiers parce que c’est l’endroit le plus chaud et le plus humide qui se présente. On vous apprend tout ça à la Faculté.
Bébert abandonna sa carpette pour me souhaiter le bonjour. De toutes les fenêtres on nous regardait parler ensemble.
Tant qu’il faut aimer quelque chose, on risque moins avec les enfants qu’avec les hommes, on a au moins l’excuse d’espérer qu’ils seront moins carnes que nous autres plus tard. On ne savait pas.
Sur sa face livide dansotait cet infini petit sourire d’affection pure que je n’ai jamais pu oublier. Une gaieté pour l’univers.
Peu d’êtres en ont encore un petit peu après les vingt ans passés de cette affection facile, celle des bêtes. Le monde n’est pas ce qu’on croyait ! Voilà tout ! Alors, on a changé de gueule ! Et comment ! Puisqu’on s’était trompé ! Tout de la vache qu’on devient en moins de deux ! Voilà ce qui nous reste sur la figure après vingt ans passés ! Une erreur ! Notre figure n’est qu’une erreur.
« Hé ! qu’il me fait Bébert, Docteur ! Pas vrai qu’on en a ramassé un Place des Fêtes cette nuit ? Qu'avait la gorge coupée avec un rasoir ? C’était-y vous qu’étiez de service ? C’est-y vrai ?
— Non, c’était pas moi de service, Bébert, c’était pas moi, c’était le Docteur Frolichon... — Tant pis, parce que ma tante elle a dit quelle aurait bien aimé que ça soye vous... Que vous lui auriez tout raconté... — Ce sera pour la prochaine fois, Bébert....

Mea Culpa

" Il me manque encore quelques haines. Je suis certain qu'elles existent. "

Ce qui séduit dans le Communisme, l'immense avantage à vrai dire, c'est qu'il va nous démasquer l'Homme, enfin ! Le débarrasser des " excuses ". Voici des siècles qu'il nous berne, lui, ses instincts, ses souffrances, ses mirifiques intentions... Qu'il nous rend rêveur à plaisir... Impossible de savoir, ce cave, à quel point il peut nous mentir !... C'est le grand mystère. Il reste toujours bien en quart, soigneusement planqué, derrière son grand alibi. " L'Exploitation par le plus fort. " C'est irréfutable comme condé... Martyr de l'abhorré système ! C'est un Jésus véritable !... " Je suis ! comme tu es ! il est ! nous sommes exploités ! "
Ça va finir l'imposture ! En l'air l'abomination ! Brise tes chaînes, Popu ! Redresse-toi, Dandin !... Ça peut pas durer toujours ! Qu'on te voye enfin ! Ta bonne mine ! Qu'on t'admire ! Qu'on t'examine ! de fond en comble !... Qu'on te découvre ta poésie, qu'on puisse enfin à loisir t'aimer pour toi même !
Tant mieux, nom de Dieu ! Tant mieux ! Le plus tôt sera le mieux ! Crèvent les patrons ! En vitesse ! Ces putrides rebuts ! Ensemble ou séparément ! Mais pronto ! subito ! recta ! Pas une minute de merci ! De mort bien douce ou bien atroce ! Je m'en tamponne ! J'en frétille ! Pas un escudos de vaillant pour rambiner la race entière ! Au charnier, chacals ! A l'égout ! Pourquoi lambiner ? Ont-ils jamais, eux, velus, refusé un seul frêle otage au roi Bénéfice ? Balpeau ! Balpeau ! Haricots ! En voyez-vous des traînards ?... A la reniflette qu'on les bute ! Il faut ce qu'il faut ! C'est la lutte !... Par quatre chemins ? Quel honneur ?... Ils sont même pas amusants ! Ils sont toujours plus gaffeurs, plus cons que nature ! Faut les retourner pour qu'ils fassent rire !...
Les privilégiés, pour ma part, je n'irai pas, je le jure, m'embuer d'un seul petit oeil sur leur vache charogne !...Ah ! Pas d'erreur ! Délais ? Basta ! Pas un remords ! Pas une larme ! Pas un soupir ! Une cédille ! C'est donné ! C'est l'Angélus ! Leur agonie ? C'est du miel ! Une friandise ! J'en veux ! Je m'en proclame tout régalé !...

Les beaux draps

[....La supériorité pratique des grandes religions chrétiennes, c'est qu' elles doraient pas la pilule. Elles essayaient pas d'étourdir, elles cherchaient pas l'électeur, elles sentaient pas le besoin de plaire, elles tortillaient pas du panier. Elles saisissaient l'Homme au berceau et lui cassaient le morceau d'autor. Elles le rencardaient sans ambages :
" Toi petit putricule informe, tu seras jamais qu'une ordure... De naissance tu n'es que merde... Est-ce que tu m'entends ?... C'est l'évidence même, c'est le principe de tout ! Cependant, peut-être... peut-être... en y regardant de tout près... que t'as encore une petite chance de te faire un peu pardonner d'être comme ça tellement immonde, excrémentiel, incroyable... C'est de faire bonne mine à toutes les peines, épreuves, misères et tortures de ta brève ou longue existence. Dans la parfaite humilité... La vie, vache, n'est qu'une âpre épreuve !
T'essouffle pas ! Cherche pas midi à quatorze heures ! Sauve ton âme, c'est déjà joli ! Peut-être qu'à la fin du calvaire, si t'es extrêmement régulier, un héros, 'de fermer ta gueule', tu claboteras dans les principes... Mais c'est pas certain... un petit poil moins putride à la crevaison qu'en naissant... et quand tu verseras dans la nuit plus respirable qu'à l'aurore... Mais te monte pas la bourriche ! C'est bien tout !...Fais gaffe ! Spécule pas sur des grandes choses ! Pour un étron c'est le maximum !... "
Ça ! c'était sérieusement causé ! Par des vrais pères de l'Église ! Qui connaissaient leur ustensile ! Qui se miroitaient pas d'illusions !....