Ce Libertad était un type des plus curieux, venu de Bordeaux, en mendiant sur les routes et qui conquit une certaine célébrité en
provoquant un scandale au Sacré-Coeur où il prétendait
contredire le prédicateur.
Après bien des
aventures, il vint s'installer dans un petit local de
Montmartre où, grâce à ses économies et le produit
de quelques collectes, il monta une imprimerie
embryonnaire.
Il avait avec lui, deux compagnes,
toutes deux anciennes institutrices qui
l'aidaient dans sa besogne et quelques typographes
qui, le soir venu, après leur labeur, lui donnaient
un coup de main.
C'était un étrange cynique.
avec ses pieds nus dans des sandales
et ses pauvres jambes brisées qu'il lançait en
avant d'un superbe élan de ses béquilles de pauvre.
Il portait une longue blouse noire aux larges
manches, et, tout en haut de ce corps misérable,
sa tête flambait orgueilleusement.
Il allait toujours
tête nue, avec un front comme Socrate,
crâne chauve et cabossé de la sagesse autour duquel
pendaient quelques longs cheveux rétifs
comme des épines. Mais ses yeux brûlaient de
révolte, férocement, et sa bouche se tordait en sarcasmes
d'amertume.
Libertad parlait. Sa voix âpre et chantante
tour à tour contait en ses inflexions précipitées
comme un débordement du coeur, la joie de vivre
au rythme des libres sensations en la simplicité
des gestes sans morale, l'horreur d'agoniser au
mécanisme des taches serviles en la complexité
des mouvements convenus, la bêtise des politiques,
la complicité des maîtres et des esclaves,
l'autoritarisme de toute force collective, !a lâcheté
des hommes qui ne savent agir qu'en troupeau et
la jouissance de se découvrir et de recréer, et de
se perdre en toute sa sève, comme une tige droite
et souple vers le soleil et de s'assurer soi-même
vivant et libre dans la lumière.
Libertad chantait
l'anarchie comme une force que chacun portait
en soi. Et tandis qu'il parlait, les yeux des jeunes gens brillaient d'une lumière intérieure. Au rythme de cette voix, ils écoutaient en eux s'éveiller
l'âme de leur jeunesse. Victor Méric "Les bandits tragiques - 1926. Texte sur Gallica 2 ici.)